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jeudi 9 novembre 2017

Nourrir l’Europe en temps de crise

Pablo Servigne vient de ré-éditer son livre (de 2014) en le complétant. Les impacts du changement climatique sur l’agriculture et l’alimentation industrielle sont aujourd'hui directement palpables par le citoyen dans le circuit de distribution alimentaire dont il dépend. En voici quelques extraits choisis :

Le système alimentaire industriel actuel “est conditionné par deux postulats : une disponibilité illimitée en énergies fossiles bon marché et une stabilité du climat.”

“Or, ces deux postulats sont aujourd’hui remis en cause, ce qui permet, au moins, de se poser la question de la viabilité de tels systèmes alimentaires. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème d’agriculture : la sécurité alimentaire de l’Europe dépend presque entièrement du système industriel dans son ensemble, c’est-à-dire, pour la voir de manière verticale, toute la filière allant du champ à la décharge en passant par le supermarché et l’assiette.”

“Dans cette optique, il devient assez évident que continuer des politiques de statu quo met en danger la stabilité et la pérennité du système alimentaire industriel, autrement dit, rien moins que la survie de notre civilisation.”

“La FAO estime à 850 millions le nombre d’êtres humains sous-alimentés ; à deux milliards ceux qui souffrent de malnutrition.”

“L’agriculture devra désormais être cadrée par deux principes fondamentaux : restaurer les écosystèmes et se limiter uniquement aux énergies renouvelables.”

“La transition est vue ici comme le passage d’un système industriel dominant à de multiples systèmes très divers, plus autonomes en énergie, plus simples et plus locaux.”

“Mais surtout, la mise en place d’une grande politique de transition rapide, coordonnée, volontariste – et forcément linéaire – ne doit pas faire oublier la création de forces opérationnelles (task forces) travaillant sur des scénarios de catastrophes. Prévoir les deux est un facteur primordial de résilience.”

“L’Europe est quant à elle entièrement dépendante des importations de phosphore, ce qui pose un grave problème de sécurité alimentaire.”

“L’Europe, malgré des technologies qui dissimulent les véritables causes de l’épuisement des ressources, est l’une des régions du monde les plus exposées (par sa densité de population) à des risques de pandémie et de perte de biodiversité causées par des pénuries d’eau ou des pollutions.”

“Mais on ne se relève pas aussi aisément de la fin des énergies fossiles ou d’un climat déstabilisé, de même qu’on ne peut faire revivre les espèces disparues. Les crises économiques sont des problèmes pour lesquels il existe des solutions. Les autres crises ne sont pas des problèmes : ce sont des situations difficiles (predicament en anglais) pour lesquelles il n’y a pas de solutions ; seulement des chemins à emprunter et des mesures à prendre pour s’y adapter.”

“Au niveau politique, en cas de grave récession, la destruction de la biodiversité et le réchauffement climatique sont relégués au dernier rang des priorités (comme on le constate à l’heure actuelle), ce qui aggrave les conséquences désastreuses qu’ils ont déjà sur notre société et notre économie.”

“Il est ainsi très probable que la première étincelle vienne du monde de la finance et de l’économie (probablement causée par un problème énergétique), et déclenche une réaction en chaîne qui se propagera rapidement à toute l’économie mondiale, favorisant des décisions politiques qui iront aggraver les crises des systèmes naturels… ce qui en retour précipitera l’effondrement de l’ensemble du système économique. Or un choc économique déstabilise les systèmes alimentaires industriels, car sans pétrole ni gaz naturel bon marché, il devient très difficile d’irriguer, d’extraire des phosphates, de fabriquer de l’engrais azoté et de distribuer la nourriture rapidement.”

“En général, pour les écosystèmes, les seuils sont atteints à partir de 50 à 90 % de la surface dégradée. Au-delà, ce qu’il reste de l’écosystème se détériore très rapidement et de manière irréversible. L’interaction entre les crises globales augmente donc considérablement les chances de dépasser un seuil critique qui mènera à des changements globaux. Il se peut même que nous soyons très proches d’un seuil critique irréversible à l’échelle de la planète.”

“C’est vers la création de petits systèmes résilients que nous nous dirigerons. Ce ne sera évidemment pas chose facile, mais les sentiers ont déjà été tracés par de nombreuses expériences très concrètes. Elles demeurent cependant assez invisibles aux yeux du grand public et des décideurs politiques. L’hypothèse de ce livre est qu’avec ce nouveau cadre de pensée systémique, couplé à une pensée de la résilience, elles deviendront alors perceptibles et crédibles et, pourquoi pas, désirables. Si ces expériences pionnières deviennent visibles pour tous, alors il est possible d’entrevoir de nouveaux avenirs.”

“Mais tant que les prix de l’énergie resteront artificiellement bas et que les coûts environnementaux ne seront pas pris en compte, la logique économique obligera à préférer ce système globalisé plutôt que la production locale. Le principal facteur déclencheur d’un renversement de tendance est donc très probablement le prix et la disponibilité de l’énergie.”

“En bref, produire, transformer et consommer localement de la nourriture augmente la sécurité alimentaire des régions, créé des emplois locaux et réduit la consommation d’énergies fossiles (et par conséquent l’impact sur le climat). Mais la localisation doit rester un chemin et ne pas devenir un dogme.”

“La vulnérabilité des monocultures aux maladies et aux ravageurs a été largement démontrée. Les systèmes agricoles d’avenir seront donc logiquement tournés vers de la polyculture, combinant plusieurs espèces végétales (associations culturales), des grandes cultures et des arbres (agroforesterie), et même un mélange de cultures, d’arbres et d’animaux (agroécologie et permaculture). Ainsi, les agroécosystèmes gagneront en biodiversité et en hétérogénéité, ce qui diminuera leur vulnérabilité face aux maladies et aux perturbations climatiques.”

“Au début de la chaîne, le système industriel doit s’approvisionner en grandes quantités de matières premières, et à l’autre bout de la chaîne, il rejette beaucoup de déchets. Pour résoudre ces deux problèmes à la fois, il est indispensable d’abandonner une vision linéaire du système et de fermer les cycles : les déchets des uns sont la matière première des autres.”

“Une activité agricole d’avenir est condamnée à être responsable non seulement de la production alimentaire, mais aussi de la restauration des fonctions des écosystèmes.”

“Il existe, en plus du système industriel dominant, trois autres types de systèmes alimentaires alternatifs : les systèmes domestiques (de type familial), les systèmes de proximité (circuits courts), et les systèmes vivriers territoriaux (grandes ceintures autour des villes).”

“Bien évidemment, une politique de résilience implique de miser sur ces trois systèmes alimentaires simultanément, et de les renforcer avant les chocs systémiques !”

“Repenser l’alimentation des villes oblige inévitablement à protéger et à stimuler l’agriculture périurbaine. Pour mettre en place une transition rapide et efficace vers l’après-pétrole, on peut d’ores et déjà imaginer des projets ambitieux autour des villes.”

“L’idée centrale qui doit guider la conception des alternatives émergentes est de veiller à rester fonctionnel même en cas de rupture temporaire d’approvisionnement en énergie (pétrole, électricité, etc.) ou en matériaux.”

“S’il n’y a plus d’importations d’énergie fossile vers l’Europe et si, par conséquent, les principales sources d’énergie deviennent le solaire, la biomasse et l’éolien, il apparaît évident que le rôle de producteur d’énergie reviendra aux zones rurales.”

“Avant la révolution industrielle, les systèmes agricoles et forestiers étaient les principaux producteurs primaires d’énergie, mais depuis la révolution industrielle, ils sont tous devenus des “usines” à convertir le pétrole en nourriture, c’est-à-dire des gouffres énergétiques !”

“Il y a urgence à former très rapidement et à grande échelle des nouveaux paysans, forestiers, éleveurs et maraîchers et à envisager une conversion rapide et planifiée d’une grande partie de la population active vers l’agriculture.”

“Les paysans du futur sont donc déjà nés, mais ils ne savent pas encore qu’ils seront paysans ! Non seulement ils seront nombreux, mais leur travail sera intensif en connaissances. Ils intégreront les dernières découvertes en écologie, ainsi que les innovations agroécologiques, et les combineront à certains savoirs d’antan. Cette grande quête des savoirs que possédaient nos ancêtres, le mouvement de la Transition l’appelle “la grande requalification” – the great reskilling. Il est évidemment indispensable de la démarrer dès aujourd’hui et à grande échelle.”

“Le climat est un paramètre qui va redessiner les paysages et les systèmes alimentaires. Nous avons, malheureusement, très peu de prises sur lui. Il faudra donc augmenter ou restaurer la capacité des agroécosystèmes à “encaisser” des écarts climatiques importants sur une courte période (sécheresses, températures extrêmes, ouragans, inondations, etc.) et à naviguer par temps incertain. S’il y a un exercice d’implémentation des principes de résilience à ne pas manquer, c’est bien celui-là.”

“Maintenir l’actuel système n’est tout simplement pas une option à long terme. Seule la durée de la transition et les stratégies à mettre en place pour effectuer cette transition devraient faire l’objet de débats.”

“Les dernières conclusions du GIEC le confirment, validant ainsi la première partie du présent rapport : nos systèmes alimentaires industriels risquent des ruptures irréversibles et systémiques dans les prochaines années.”

“Nous sommes entrés dans le temps de la construction urgente de systèmes résilients. Cette transition créera un monde plus décentralisé et une multitude très hétérogène d’économies locales bien plus autonomes. Nous allons bien vers une régionalisation de l’Europe. Les chaînes d’approvisionnement seront plus courtes, les productions agricoles plus diversifiées et l’agriculture, qu’elle soit urbaine ou rurale, sera intensive en main-d’œuvre et en connaissances, mais sobre en énergie.”

“Au niveau global, l’important est de ne pas ignorer les catastrophes qui sont en train d’avoir lieu, de mettre en place une transition aux objectifs à moyen terme très forts (2020-2030), et en parallèle de prévoir la possibilité d’une rupture systémique globale. Ceci n’est pas une conclusion isolée, elle fait écho à une multitude de travaux scientifiques récents effectués par des chercheurs de plus en plus inquiets. Son absence dans les médias et dans les débats tient au fait que nous n’aimons pas entendre de mauvaises nouvelles, aussi rationnelles soient-elles.”

“Ainsi, aujourd’hui, l’utopie a changé de camp. Être utopiste consiste à croire que tout peut continuer tel quel. Ce business “as usual” est peut-être désirable et confortable pour certains, mais il n’aura pas lieu. Nous avons la certitude qu’une politique de statu quo mène à une impasse et à des bouleversements qui dépassent l’entendement. Le réalisme, c’est de mettre toute l’énergie qui nous reste dans cette transition rapide et radicale. L’action est l’unique manière que nous ayons de sortir de cette position d’inconfort, elle redonne espoir et apporte quotidiennement des satisfactions qui nous maintiennent optimistes.”

Ce livre est complété par une postface de OLIVIER DE SCHUTTER, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation (2008-2014) :

“Je remercie Pablo Servigne de me fournir l’occasion de dire tout l’intérêt que présente son ouvrage pour orienter la transition de nos systèmes alimentaires afin de sortir de l’impasse actuelle. Le XXe siècle fut celui des économies d’échelle, de la poursuite à tout prix de la compétitivité et de l’efficience et de l’uniformisation des solutions. Notre siècle est celui de la prolifération des initiatives à plus petite échelle, qui favorise la résilience à travers la diversité : Pablo Servigne nous y fait entrer.”

mardi 28 février 2017

Comment tout va s'effondrer

Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes
Pablo Servigne et Raphaël Stevens

Par Michel-Pierre Colin.

Les auteurs avaient choisi ce titre pour leur livre, mais l'éditeur a changé ce « va » en « peut » pour des raisons commerciales. C'est pourquoi il faut rétablir la certitude qui existe dans l'esprit de Pablo Servigne et de son coauteur, de l'effondrement très proche (la génération présente) du monde tel que nous le connaissons y compris celle du genre humain sur la planète Terre.

Dans les conversations on entend de plus en plus souvent des expressions comme : « on va droit dans le mur », « les animaux sont en pleine extinction des espèces », ou « pourquoi font-ils encore des gosses par les temps qui courent ». Les médias parlent de catastrophe pour les avions qui s'écrasent, les trains qui déraillent, mais ne parlent pas des catastrophes qui durent, celles qui ne suivent pas le rythme de l'actualité, comme les crises environnementales, économiques, énergétiques, climatiques, qui ont passé des points de non-retour. Toutes ces crises sont interconnectées et se nourrissent les unes des autres.

Ce livre nous apporte un immense faisceau de preuves, avec plus de 400 références, qui suggèrent que nous faisons face à des instabilités systémiques de plus en plus grandes. Elles menacent certains peuples, voire les humains dans leur ensemble, à se maintenir dans un habitat viable. Il s'agit d'un effondrement pour lequel les auteurs reprennent la définition d'Yves Cochet : « l'effondrement est le processus à l'issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ».

Les auteurs utilisent la métaphore de la voiture pour nous expliquer les notions de limites infranchissables et de frontières transgressibles. La disponibilité du carburant est une limite infranchissable dont j'ai déjà parlé dans « Les limites à l'extraction du pétrole et autres minerais ».
En définitive, nous payons nos énergies en créant de la dette qui est reprise par nos banques centrales (en Europe au rythme de 80 milliards d'euros par mois). Maintenant que le coût de ces ressources devient trop élevé, le système basé sur la dette ne fonctionne quasiment plus. Le plus urgent pour l'avenir est de savoir combien de temps notre système économico-énergétique peut encore tenir. Nous vivons les derniers toussotements du moteur de notre voiture qui représente notre civilisation industrielle avant son extinction.

Les frontières franchissables pour notre voiture sont des sorties de route qui nous amènent sur des seuils de basculement au-delà desquels il n'est plus possible de revenir en arrière comme le réchauffement climatique qui provoque des événements extrêmes comme tempêtes, ouragans, inondations, sécheresse, pénuries d'eau, vagues de chaleur plus longues et plus intenses. On constate déjà des contrecoups comme la fonte des glaces aux pôles et des glaciers, la modification de la circulation des courants océaniques, des pénuries d'eau, la propagation de maladies contagieuses, la prolifération de ravageurs et de nuisibles, l'extinction de nombreuses espèces vivantes, la destruction des écosystèmes, la diminution des rendements agricoles, des pertes économiques, des troubles sociaux et de l'instabilité politique.

« Le dernier rapport du GIEC indique la possibilité de rupture des systèmes alimentaires qui augmentera les risques de guerres civiles et de violences intergroupes. Mais le problème de ce rapport est qu'il ne prend pas en compte les effets amplificateurs des nombreuses boucles de rétroactions climatiques, comme la libération de grandes quantités de méthane dues au dégel du pergélisol. Or, ces boucles sont susceptibles de se déclencher à partir de +3°C ou +4°C. Au-delà, il est très difficile de décrire précisément ce qui pourrait advenir. Néanmoins, les scénarios des experts sont en général unanimes et virent très rapidement à la catastrophe » (page 73).

« Pour que les paléontologues parlent de « sixième extinction de masse » il faudra arriver à ce que plus de 75% des espèces de la planète disparaissent. (N.B. 58% a été annoncé). Pourtant la société ne reconnaît pas encore le déclin de la biodiversité comme un facteur majeur de changement global, au même titre que d'autres crises qui mobilise la communauté internationale, comme le réchauffement climatique, la pollution, le trou dans la couche d'ozone ou l'acidification des océans » (page 81).

D'autres frontières planétaires ont été transgressées : le changement climatique, la biodiversité, le changement d'affectation des sols (déclin des forêts), les grands cycles biogéochimiques de l'azote et du phosphore. Ces quatre domaines sont des frontières qui ont été perturbées de manière irréversible.

L'effondrement est maintenant plus proche. Il n'est donc plus question d'arrêter net l'usage des énergies fossiles car cela mènerait à un effondrement économique, social et politique, et peut-être à la fin de la civilisation thermo-industrielle. Mais, maintenir en route le moteur de notre voiture mène à transgresser plus de frontières, donc à d'autres points de basculement climatiques, écologiques, doublé d'un effondrement du genre humain.

Nous sommes prévenus :
« Aujourd'hui nous sommes sûrs de quatre choses :
1. La croissance physique de nos sociétés va s'arrêter dans un futur proche ;
2. Nous avons altéré l'ensemble du système Terre de façon irréversible ;
3. Nous allons vers un avenir très instable, « non linéaire » (exponentiel) dont les grandes perturbations seront la norme ;
4. Nous pouvons désormais être soumis potentiellement à des effondrements systémiques mondiaux » (pages 129-130).

Y-a-t-il des signaux précurseurs d'un effondrement ? Pas vraiment. Les tentatives de développer des signaux avant-coureurs ont échoué ou ne font pas consensus pour le moment entre chercheurs. Il est conseillé d'adopter une attitude de « catastrophisme éclairé » : agir comme si ces changements abrupts étaient certains, et tout faire pour qu'ils ne se réalisent pas.

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Parmi les modèles mathématiques, un seul modèle qui a plus de 45 ans est assez robuste, le modèle de Donella et Dennis Meadows. Au MIT le modèle informatique systémique World3 décrit les interactions entre les paramètres du monde, dont les plus importants sont : la population, la production industrielle, la production de services, la nourriture, le niveau de pollution et les ressources non renouvelables. Le but est de simuler le système monde sur la base des données réelles de 1972. Le premier résultat dans un scénario « business as usual » met en évidence un monde extrêmement instable qui prévoit un effondrement au XXIe siècle. La production agricole s'effondre entre 2015 et 2025, puis la population diminue. 

Les chercheurs ont modélisé des scénarios alternatifs menant à des effondrements et se sont aperçus qu'ils pouvaient stabiliser un monde soutenable en modifiant simultanément plusieurs paramètres à partir de 1980. Ces paramètres sont :
- Stabiliser la population mondiale ;
- Stabiliser (limiter) la production industrielle ;
- Diminuer les niveaux de pollution et d'érosion des sols.
Ce scénario d'équilibre devait permettre à moins de 8 milliards d'habitants de vivre à un niveau de vie proche de ce que nous connaissons. Ceci a été publié pour la 3ème fois en 2004. Les mises à jour du modèle en 1992 et 2002 ont confirmé les résultats initiaux et ont montré que rien n'a été fait pour éviter le scénario « business as usual », c'est à dire le pire scénario. Le modèle a résisté à 40 ans de violentes critiques et a corroboré 40 ans de faits.

L'effondrement de la civilisation industrielle est un predicament, mot anglais qui désigne une situation inextricable, irréversible et complexe pour laquelle il n'y a pas de solution. Mais il y a cependant des choses à faire sur le plan local pour créer les conditions résilientes de vie ultérieure. Selon l'ingénieur russo-américain Dmitry Orlov qui a étudié l'effondrement soviétique, on peut décomposer l'effondrement en cinq stades, dans un ordre de gravité croissant, constituant l'échelle d'Orlov : financier, économique, politique, social, culturel et écologique[i]

Plus sérieusement, le modèle d'effondrement systémique basé sur l'étude des dynamiques des systèmes complexes et des réseaux (pages 193-194) décrit notre civilisation comme un système hautement complexe avec (1) dépassement de points de basculement invisibles, (2) des relations de causalité non-linéaires, (3) des boucles de rétroaction amplificatrices nombreuses. Ce modèle prédit des dépassements de seuil inaperçus avec effets ultérieurs non-linéaires et brutaux. Dans des situations d'urgence notre capacité adaptative (résilience des institutions et des hommes) est réduite et nous rend moins aptes à organiser des « relances ».

Dans cet ordre d'idées, le problème majeur est le risque nucléaire. Devant le désintérêt de la génération présente à acquérir ce savoir, devant les jeunes diplômés qui quittent la filière, et devant le départ en retraite de la moitié du personnel travaillant dans les centrales nucléaires, comment va-t-on « gérer » le risque nucléaire dans des situations d'urgence ? Ces importantes pertes de compétences sont déjà de nature à déclencher un effondrement. Il faut toujours garder à l'esprit que l'arrêt définitif d'un réacteur demande un an de refroidissement et au moins une décennie pour son démantèlement avec toute l'électricité et le carburant nécessaire pour ce faire. De plus, qui pourra garantir le maintien en poste de centaines de techniciens et d'ingénieurs chargés de ces opérations ? Outre les causes d'accident déjà relevées à Tchernobyl et Fukushima, le réchauffement climatique ajoute de nouvelles instabilités comme les inondations tempétueuses et le manque d'eau de refroidissement et des effets indirects liés aux migrations comme le terrorisme et les conflits armés.

Dans l'étude de l'être humain face à l'effondrement, on ne peut écarter l'examen de la démographie. Aborder le sujet en public est absolument tabou, car cela amène toujours à la même question : « Vous voulez faire comme en Chine, c'est ça ? ». Le chiffre de 9 milliards en 2050 est une prévision mathématique sortie d'un modèle théorique qui peut s'énoncer : la population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs.

Pour l'équipe Meadows au MIT, la démographie du système-Terre, marqué par l'instabilité de notre civilisation industrielle, mène à un déclin irréversible et incontrôlé à partir de 2030. L'être humain est partagé entre les imaginaires cornucopien – l'avenir est un progrès continu et illimité grâce à la technologie et à l'inventivité – et malthusien – l'avenir arrive à un moment où des limites ne permettent plus de continuer une croissance démographique continue – ce qui l'amène à alterner ces imaginaires au cours des cycles millénaires de civilisations : naissance, croissance, stagnation, déclin, puis renaissance ou extinction.

Selon Harald Welzer, la sociologie de l'effondrement montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes et sombrer dans l'inacceptable. C'est le cas des politiques de plus en plus agressives envers les migrants déjà touchés par les catastrophes. Les grandes catastrophes peuvent ainsi induire une colère généralisée des populations envers les gouvernements et les institutions dans les prochaines années. 

Après une catastrophe qui suspend les activités normales et cause des dommages sérieux à une communauté, la plupart des gens montrent des comportements extraordinairement altruistes, calmes et posés. Certains prennent même des risques insensés pour aider les personnes autour d'eux. L'image d'un être humain égoïste et paniqué n'est absolument pas corroboré par les faits. Nous entrons bientôt dans l'ère de l'entraide. Par contre, en cas d'effondrement énergétique les individualistes seront les premiers à mourir. En cas d'effondrement à répétition (p.ex. effondrement boursier puis énergétique) certains seront obsédés par revenir à l'ordre antérieur, d'autres se concentreront sur la pérennité des institutions, et d'autres en profiteront pour changer l'ordre social.

Cette transition vers une autre société nous oblige à travailler notre imaginaire, donc de nous faire des récits pour inverser ces spirales de violence et de pessimisme. Des récits qui rejettent toute dissonance cognitive et tout déni. Soyons les transitionneurs qui inventent leur propre avenir. Car les initiatives de transition libèrent les gens de ces sentiments d'impuissance tellement toxique et répandue dans la population. L'urgence est de reconstruire un tissu social local solide et vivant, doté d'un climat de confiance, c'est-à-dire un véritable « capital social » qui puisse servir en cas de catastrophe.

Pourquoi « les gens n'y croient pas », c'est-à-dire la psychologie de l'effondrement tient à cette tendance des gens, lorsqu'on leur dit la vérité, à devenir pessimistes, résignés ou à juste rejeter le message. Selon Clive Hamilton dans « Requiem pour l'espèce humaine », (et aussi Paul Jorion dans « Le dernier qui s'en va éteint la lumière ») nous ne sommes pas équipés pour percevoir les dangers que représentent les menaces systémiques, ni les menaces à long terme. Nos cerveaux sont trop habitués à effectuer des problèmes immédiats et ont développé des sensibilités aux dangers concrets et visibles. C'est le problème de la grenouille et de l'eau bouillante. 

Dans le cas du déni, les gens ne trouvent pas crédible les données scientifiques ni les constats alarmants des médias, car l'obstacle c'est l'impossibilité de croire que le pire va arriver. Les données étant de plus en plus précises au fil du temps, les négationnistes continuent à changer les raisons de ne pas changer leur comportement.

Parmi les personnes qui semblent convaincues, on distingue cinq catégories de réactions : 

Les çavapétistes (« ça va péter ») montrent un imaginaire de la catastrophe très sombre, nihiliste même, montrant une colère envers la société. Cette attitude est toxique en temps de catastrophe pour l'organisation politique et sociale. 

Très fréquents, les aquoibonistes (« à quoi bon ? ») sont ceux qui disent « foutu pour foutu, profitons de ce qui nous reste ! ». Avec deux tendances, l'épicurien style Rabelais qui savoure les plaisirs de la vie, et « l'enfoiré » qui veux tout consommer ou saccager avant de partir. 

De plus en plus nombreux, les survivalistes ou preppers (« à chacun sa merde ») se barricadent, s'enferment, se bunkérisent, stockent le nécessaire, s'informent sur la purification de l'eau, les plantes sauvages. Leur imaginaire c'est Mad Max et la croyance que l'être humain est profondément mauvais. 

Les transitionneurs (« on est tous dans le même bateau ») souvent non-violents, collectivistes, appellent à une transition à grande échelle, car la vie n'a plus de sens si tout s'effondre. Pratiquant l'ouverture et l'inclusion, ils sont convaincus que l'avenir est dans les éco villages, l'entraide et l'imaginaire de transition. Ils pensent « ensemble on va plus loin ». 

Les collapsologues ont une passion pour le sujet. Étudier, partager, écrire, communiquer, comprendre, devient une activité chronophage pour ces « geeks du collapse » dont les plus célèbres sont nommés « collapsniks » qui sont souvent des ingénieurs et des hommes. Ce clivage homme femme se révèle quand les hommes débattent de chiffres, de faits et de techniques, tandis que les femmes abordent les aspects émotionnels et spirituels.

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Comment vivre avec, et vivre en bonne santé, consiste à voir dans la nécessaire transition psychologique un processus de deuil qui traverse cinq étapes selon le modèle de Élisabeth Kübler-Ross, psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, la peur (marchandage), la dépression et l'acceptation. On a constaté que les moments de témoignages et de partage d'émotions avec d'autres, permettent aux personnes présentes de prendre conscience qu'elles ne sont pas seules à affronter cet avenir et à ressentir ces émotions, à exprimer leur colère envers les hommes politiques, les dirigeants des multinationales et les climato-négationnistes, tous responsables du retard impossible à rattraper.

On ne peut pas attendre que chacun fasse son deuil avant de commencer à agir. Dans la politique de l'effondrement l'action fait partie de la « transition intérieure » qui permet dès la prise de conscience de sortir de l'état d'impuissance et maintient l'optimisme. Il n'est jamais trop tard pour construire des petits systèmes résilients à l'échelle locale, afin de mieux encaisser les chocs économiques, sociaux et écologiques à venir. 

Parmi les systèmes anticipatifs résilients, on compte les coopératives citoyennes de production d'énergies renouvelables, les groupements alimentaires locaux ou de nouveaux modèles économiques et monétaires locaux et coopératifs. Tout en permettant la coexistence de deux systèmes, l'un mourant l'autre naissant. Cette politique paradoxale à la fois catastrophiste et optimiste, pose le problème qu'il faille accepter publiquement et officiellement la mort du vieux monde, les populations réagissant par des troubles qui précipiteront ce qu'on voulait anticiper.

Les transitionneurs n'attendent pas les gouvernements, ils inventent la façon de vivre l'effondrement de manière non-tragique. Une fois « branchés » sur des petits systèmes autonomes, résilients et low tech, les transitionneurs peuvent alors « se débrancher » de l'ancien système qui risquait de les emporter dans sa chute. C'est passer de l'indépendance à l'interdépendance : une mosaïque de petites démocraties locales est-elle un projet démocratique ?

En fait, il n'y a même pas de solution à chercher à notre situation inextricable (predicament) , il y a juste des chemins à emprunter pour s'adapter à notre nouvelle réalité. L'utopie a changé de camp : l'utopiste est celui qui croit que tout peut continuer comme avant, le réaliste met toute son énergie dans la construction de résilience locale, qu'elle soit territoriale ou humaine.

La collapsologie est l'exercice transdisciplinaire de l'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus.






Les auteurs pensaient au début 2015 que la fenêtre d'opportunité pour éviter un effondrement global étaient déjà en train de se refermer.
« Pendant sa tournée européenne 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews et dans un article écrit pour l'institut Momentum :
il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l'urgence des petits systèmes résilients » (page 173).

L'effondrement n'est pas la fin mais le début de notre avenir !





[i] L'effondrement soviétique s'est arrêté au stade politique. L'effondrement social se retrouve dans des conflits internes : guerre civile et « chacun pour soi » avec un processus de dépeuplement qui se met en place. L'effondrement culturel se produit lorsque la foi en l'humanité est perdue. Le stade d'effondrement écologique est atteint quand la possibilité de redémarrer une société ne semble plus possible à cause d'un environnement épuisé.

mardi 10 mars 2015

Un Avenir ?


Des emplois nouveaux

Faire passer le régime énergétique mondial des combustibles fossiles et du nucléaire vers les énergies renouvelables va nécessiter des millions de travailleurs dans de nouvelles entreprises. Des millions d’immeubles seront à isoler parfaitement avant d’y implanter une autoproduction d’électricité et de chaleur. Au plan local, la gestion ‘smart-grid’[1] des petits producteurs d’électricité verte va employer des centaines de milliers de travailleurs dans toutes les villes et communes.

L’installation d’unités locales de stockage d’électricité, comme par exemple sous forme d’hydrogène[2], représente un tout nouveau secteur d’activité à créer.

Des emplois dans le secteur ‘non profit’

Dans l’avenir l’emploi va migrer des secteurs traditionnels, agriculture, industrie, commerce, services, vers le secteur ‘non profit’[3] c’est-à-dire à but non lucratif. C’est le secteur ou l’emploi augmente le plus vite. Il compte des millions de bénévoles, mais aussi des millions d’actifs avec un emploi, par exemple en Belgique, sur une croissance de l’économie totale en 2007 de 3,6 %, la croissance du ‘non profit’ est de 7 %.

Dans une étude[4] sur 42 pays, 56 millions de travailleurs salariés à plein temps travaillent aujourd’hui dans le secteur ‘non profit’, par exemple les Pays-Bas 15,9 % de salariés, en Belgique 13,1 %, au Royaume-Uni 11 %, en France 9 %, en Allemagne 6,8 %, moyenne 5,6 % sur 42 pays.

Les travailleurs du secteur ‘non profit’ sont composés de 42% de bénévoles et de 59 % de salariés. Les revenus des organismes ‘non profit’ proviennent à 50 % de revenus pour services rendus, à 36 % de subventions du secteur public, et à14 % de dons.

Aujourd’hui les gens se disent : je peux me servir de l’Internet pour partager toutes sortes de choses qui ne sont pas hors ligne dans le monde réel. Notamment les sites de location, les distributions de denrées alimentaires, les échanges culturels, les échanges de compétences professionnelles.

Avec son taux de croissance plus rapide, le ‘non profit’ ne sera plus un secteur de niche dans l’économie, mais deviendra le paradigme dominant.

Le consumérisme

Le consumérisme est un système pathologique qui fonctionne sur une liquidité préservée des produits et sur une consommation qui augmente sans cesse. Il s’effondre dès que l’un des deux se bloque. Sa pathologie est basée sur une double angoisse : celle d’un consommateur à la recherche de nouveautés pour afficher un statut social, et celle d’un entrepreneur à la recherche d’innovation pour ne pas être distancé par le marché de la consommation.[5]

Le passage rapide et irréversible de la Chine à une culture consumériste compromet toute tentative de réduire les émissions de CO2 qui porteraient atteinte à la croissance, et leur gouvernement perdrait toute légitimité politique s’il s’avisait de mettre en place les mesures exigées par les experts du changement climatique.[6]

Le changement climatique

Le changement climatique qui a lieu en ce moment à cause de l'augmentation de la concentration de CO2 est en grande partie irréversible pour 1000 années après l'arrêt des émissions.[7]

La base de l'hypothèse selon laquelle un choix peut toujours être fait pour réduire rapidement les émissions et ainsi inverser sans mal dans quelques années ou décennies les émissions de CO2, est fausse en raison de la longévité de la perturbation due au CO2  et au réchauffement atmosphérique et des océans. Des changements climatiques irréversibles dus aux émissions deCO2 ont déjà eu lieu, et les émissions futures de CO2 impliqueraient d'autres effets irréversibles pour la planète.

Une augmentation de 4°C de la température moyenne de la Terre détruira 85% de la forêt tropicale Amazonienne. Une augmentation de 4°C de la région Arctique nous rapproche terriblement du seuil de libération du CO2 et du méthane CH4 actuellement piégé dans le pergélisol (sol gelé en permanence) de Sibérie et du Groenland.[8]

La1ère cause du bouleversement climatique réside dans le pouvoir politique du lobby des combustibles fossiles, semant le doute dans l’opinion publique, et réussissant à éviter la limitation des gaz à effets de serre. Il est ahurissant qu’ils aient pu rester impunis jusqu’à présent.[9]

Figure 1. Etat actuel et évolution
si on ne prend pas de mesure.[11]
(cliquer pour agrandir)
La préoccupation du changement climatique est devenue plus forte chez les électeurs européens en 2014, mais ils se sentent impuissants individuellement. Ceci peut angoisser les plus préoccupés à un tel point que des psychologues mettent au point des stratégies destinées à gérer le malaise provenant des messages de la climatologie. Les stratégies les plus adéquates acceptent positivement les faits climatiques et les émotions qu’ils véhiculent quant à la réflexion sur notre propre avenir, celui de nos enfants et plus généralement celui de la planète. Ce qui réclame une solidité émotionnelle pour ne pas se laisser submerger.[10]


Evolution dans le temps de l’humanité
Le 1er groupe de 3 graphiques ci-dessous montrent, l’état actuel de la planète, et ce qui se produira jusqu’à l’an 2100, sur les plans de l’état de la planète, le niveau de vie matériel et le bien-être humain si on ne prend aucune mesure.[11]

Le 2nd groupe de 3 graphiques est le meilleur scénario qui aurait cherché, à partir de 2002, à stabiliser la population, et la production industrielle par habitant. Tout en créant des technologies relatives à la limitation de la pollution et en appliquant la transition énergétique, en réduisant l’exploitation des ressources de la planète et en transformant l’agriculture vers le bio.[12]

En guise de conclusion

Je pense que, pour être juste, la planète nous voit probablement comme une menace légère. Quelque chose à traiter. Et je suis sûr que la planète va se défendre à la manière d'un grand organisme, comme une ruche ou une colonie de fourmis, et se rassembler pour prépare sa défense.

Figure 2. Meilleur scénario si
on prend des mesures pour faire
évoluer nos comportements.[12]
(cliquer pour agrandir)
L'éthique - une éthique non-idéologique - permettrait d'apporter de l'équilibre et un ordre social plus humain. Dans cet esprit, j'invite les experts financiers et les dirigeants politiques à méditer les paroles d'un des sages de l'antiquité: «Ne pas partager sa richesse avec les pauvres c'est les voler et leur enlever leur gagne-pain. Car ce n'est pas nos propres biens que nous détenons, mais les leurs ". Le Pape François.
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2. Voir Transition vers les énergies renouvelables dans ce blog. Voir les sites Hydrogenics et McPhy.
3. Voir à ce sujet ‘La Nouvelle Société du Coût Marginal Zéro’, de Jeremy Rifkin, 2014, pp. 398-402.
4. Voir ‘Putting the Civil Society Secteur on the Economic Map of the World’ (Situer la société civile sur la carte du monde), Lester Salamon, John Hopkins University, aux Etat-Unis.
5. Voir ‘Le besoin d'éthique dans le consumérisme nous détourne de la transition vers les énergies renouvelables’ dans ce blog. Voir aussi ‘Prospérité sans croissance La transition vers une économie durable’ dans ce blog.
6. Voir ‘Requiem pour l’Espèce Humaine’ de Clive Hamilton, page 111.
7. Voir ‘Irreversible Climate Change Due to Carbon Dioxide Emissions’, Susan Solomon et autres.
8. Voir ‘Requiem pour l’Espèce Humaine’ de Clive Hamilton, page 22.
9. Ibid. page 137.
10. Ibid. page 140
11. Voir ‘Les limites à la croissance (dans un monde fini)’, 2004(en) 2012(fr), de Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, page 249.
12. Ibid. page 347.


dimanche 8 décembre 2013

Le besoin d'éthique dans le consumérisme nous détourne de la transition vers les énergies renouvelables


Notre activité de consommateur a modelé notre identité personnelle : choix de produits de marques, recherche de la mode dernier cri, frustrations engendrées par la rapidité des évolutions technologiques. Dans la mesure où cette activité nous conforte psychologiquement au jour le jour, l’exigence de moraliser le consumérisme devient une exigence de changer ce que nous sommes.

Nos désirs de consommateur dépassent notre capacité d’utilisation des produits que nous achetons. Car il y a des limites à ce que nous pouvons manger, porter, regarder, et au nombre de pièces occupables simultanément dans notre logement. Entre ce que nous achetons et ce que nous utilisons durablement, il y a le gaspillage qui empire avec le développement du consumérisme. La culpabilité d’acheter des objets inutiles est d’autant plus forte que les revenus des gens sont faibles. Au fil du temps, les jeunes gaspillent plus et culpabilisent moins que leurs aînés.

Dès lors, il apparaît évident que c’est un devoir moral de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) liés à l’achat de biens qui sont gaspillés, utilisés très brièvement, et donc de faire correspondre nos désirs de consommateur à nos besoins durables d’utilisateur.

Changer notre façon de consommer revient à renoncer à notre identité telle qu’elle nous est imposée par l’industrie manufacturière ; donc à nous défaire positivement de notre culpabilité sur notre responsabilité individuelle quant au changement climatique. Nos choix individuels visant la réduction des émissions de GES n’impliquent pas de renoncer à notre confort, car un changement dans nos comportements individuels n’a collectivement qu’un effet minime sur le réchauffement climatique.

Les politiques et les puissants groupes internationaux cherchent à déplacer leur responsabilité sur les problèmes environnementaux et énergétiques vers la sphère des comportements individuels où le coupable c’est la « nature humaine ». Le débat public actuel exempte les institutions et les entreprises qui pérennisent et augmentent les dégradations à l’environnement et les émissions de GES, en laissant croire que les comportements individuels dans nos décisions d’achats vont y changer quelque chose. Ce faisant, ils font de l’éthique consumériste une marchandise !

Au lieu de rechercher les solutions énergétiques permettant de résoudre les facteurs systémiques qui sont la cause du réchauffement climatique, ils orientent la discussion sur le plan de la morale individuelle. On nous demande d’acheter des produits éco-compatibles, d’isoler nos maisons, de recycler nos déchets, etc. Sans critiquer l’utilité indéniable de ces activités, focaliser sur elles nos espoirs et les présenter comme la solution aux problèmes climatiques, détourne complètement les esprits des vraies solutions et bloque la transition énergétique vers les énergies renouvelables.

Les espoirs de changement ne doivent pas être placés prioritairement sur le consommateur, mais sur le citoyen. Car les vraies solutions constituant la transition vers les énergies renouvelables ne viendront pas de notre comportement dans un supermarché, mais de notre choix dans l’isoloir.

En fait, le changement climatique est un problème collectif global pour l’espèce humaine. Il requiert des actions politiques globales très fortes et d’en verrouiller la mise en place par l’ensemble des gouvernements de la planète.

Bien sûr, la transition énergétique nécessite d’énormes investissements pour le développement et l’utilisation effective de transports ‘verts’ et d’unité ‘vertes’ de productions industrielles. L’ordre de grandeur de ces investissements à l’échelle mondiale est à rapprocher du montant quotidien de 100 trillions d’euros constituant l’ensemble des transactions financières dans le « shadow banking » et à travers les plateformes financières qu’on appelle les « dark pools ». Cette course vers toujours plus de revenus financiers, se révèle être le syndrome pathologique d’une addiction à l’argent pour laquelle on devrait se pencher vers une réponse médicale…

Ces montants faramineux qui restent majoritairement inutilisés dans l’économie réelle, devraient être bloqués et redirigés par les gouvernements vers la transition énergétique(1). Ensuite, les Etats devront empêcher tout risque systémique bancaire en interdisant les opérations constituant des « paris » sur les prix des produits financiers, par une législation globale appropriée. Sa mise en place doit être mondiale et simultanée. Toute velléité du ‘système’ financier de se réinvestir dans une nouvelle bulle immobilière ne peut être contrecarrée que par une ‘saisie’ globale des avoirs.  

La réorientation de cette masse énorme d’argent en investissements dans les énergies renouvelables surabondantes(2), pour une transition énergétique dans le cadre de l’économie réelle contrôlée par les Etats, permettrait de rendre gratuitement les ménages énergétiquement autonomes et indépendants.

lundi 26 décembre 2011

Quel carburant dans l’avenir pour les autos ?


Face au changement climatique, il faut appliquer le principe de précaution. Les carburants d’avenir ne devront donc pas produire de gaz à effet de serre (GES), comme le CO2 et le méthane CH4 entre autres. Et ça ne sera pas simple pour l’aviation, les transports maritimes et les transports routiers. La masse du véhicule, du bateau ou de l’aéronef est déterminante à cet égard. Mais voyons ce qu’il en est pour les voitures et autres véhicules légers.
© LBST, par courtoisie
L’étude menée par l’Institut Ludwig-Bölkow-Systemtechnik (LBST) sur l’approvisionnement énergétique pour l’avenir1 dégage quelques réponses. La rareté croissante des énergies d’origine fossiles tirées du pétrole, du gaz naturel, du charbon et de l’uranium va nous forcer à utiliser de plus en plus d’énergies renouvelables d’origine solaire et éolienne, donc des énergies orientées vers la production d’électricité. A cet égard, la question « Quel carburant pour les autos ? » devient « Sous quelle forme faut-il stocker l’énergie pour la propulsion des autos ? ».
Comme on sait, l’électricité a des caractéristiques différentes des énergies fossiles. L’usage de l’électricité requiert un couplage entre consommation et production. L’électricité peut être stockée, mais au prix d’une perte substantielle qui est due au rendement médiocre des systèmes de stockage.

Mais le rendement du stockage importe peu si l’électricité stockée provient d’une énergie gratuite et surabondante, comme les énergies solaire et éolienne justement. Le prix de cette électricité juste au moment de son déstockage dépend des coûts d’amortissement et d’entretien des systèmes de capture et de stockage uniquement.

Les biocarburants et la biomasse ne sont pas une solution viable pour le secteur des transports. Déjà parce qu’il est insoutenable, à mes yeux, de mettre des surfaces agricoles en concurrence entre la production de carburants et l’alimentation des êtres humains dont les peuples les plus pauvres sont les premiers touchés. Ce qui induit une concurrence sous jacente pour l’eau nécessaire à l’homme et à la croissance de la biomasse ; et pour les engrais nécessaires à la croissance de la biomasse et grands consommateurs d’énergie.


Pour le stockage de l’énergie dans les autos, la densité d'énergie représente l'énergie par unité de volume sous forme de carburants dans les réservoirs, ou d’électricité dans les batteries des voitures. Dans le diagramme, on compare la densité d’énergie des carburants et des batteries pour la traction potentielle des voitures.

On notera dans ce diagramme que les batteries Lithium-Ion ont une densité d’énergie d’un ordre de grandeur 10 fois moindre que l’hydrogène liquide. Alors que la densité d’énergie de l’hydrogène liquide est d’un ordre 3 fois moindre que l’essence.

L’essence (et le diesel) sont des hydrocarbures issus de la distillation du pétrole. Leur combustion relâche des GES. Ces carburants peuvent être mortels en cas d'ingestion et de pénétration dans les voies respiratoires ; ils peuvent provoquer le cancer.

Le méthanol CH3OH se présente sous la forme d’un liquide léger, volatil, incolore, inflammable, toxique en cas d'ingestion et de contact cutané ou d’inhalation. Le méthanol est dangereux pour les yeux et peut rendre aveugle. C’est le plus simple des alcools. Le méthanol brûle dans l'air en formant du dioxyde de carbone CO2 et de l'eau : 2 CH3OH + 3 O2 → 2 CO2 + 4 H2O. On produit du méthanol par reformage du méthane CH4 par la vapeur d’eau, puis par catalyse du CO sous produit du reformage. Le méthane est un composant du gaz naturel d’origine fossile. Quand il est relâché dans l’atmosphère, le méthane contribue 21 fois plus à l’effet de serre que le CO2.

Moins inflammable que l’essence, le méthanol est cependant peu utilisé dans les moteurs à combustion interne du fait de la corrosion de certains métaux dont l’aluminium. Il ne peut donc pas être utilisé dans les moteurs à essence modernes sans modification du moteur.
Les piles à combustible à méthanol direct ou DMFC (Direct-Methanol Fuel Cell) produisent de l’électricité. Leur efficacité énergétique est faible comparé à d’autres piles à combustible. C’est pourquoi elles sont principalement utilisées dans des appareils portables. Les rejets de la DMFC sont le dioxyde de carbone CO2 et la vapeur d’eau H2O.
Les dangers du méthanol pour la santé, sa contribution à la production de GES mauvaise pour le climat, sa production liée au gaz naturel d’origine fossile, et les difficultés techniques liées aux moteurs pour la propulsion des véhicules, écartent le méthanol comme carburant potentiel.

L’hydrogène H2 est stocké sous forme liquide ou gazeuse. Les expériences avec l’hydrogène comprimé à 700 bars pour la propulsion des véhicules sont plus satisfaisantes qu’avec de l’hydrogène liquide. D’une part, on économise l’énergie nécessaire pour réfrigérer et pour comprimer l’hydrogène dans sa forme liquide. D’autre part, l’hydrogène comprimé à 700 bars présente une densité d’énergie d’un ordre de 10 fois plus grand que les batteries au lithium. On peut faire facilement 300-400 Km avec un réservoir d’hydrogène à 700 bars de capacité habituelle.

On produit de l’hydrogène H2 soit à partir des hydrocarbures, soit avec de l’électricité par électrolyse de l’eau. Pour des raisons historiques, c’est la filière des hydrocarbures qui est la plus développée : On obtient de l’hydrogène par reformage d’hydrocarbures. Ce procédé présente l’inconvénient pour le climat de produire du CO2 qui est un gaz à effet de serre. C’est donc la filière de l’électrolyse de l’eau qui doit être retenue pour la production d’hydrogène.

L’hydrogène H2 est le carburant vert de l’avenir. C’est un des moyens de stocker les énergies renouvelables intermittentes provenant du soleil et du vent et produites respectivement par des panneaux photovoltaïques et par des éoliennes. Le stockage de l’électricité en H2 peut ainsi se faire localement, au plus près de la production d’énergie renouvelable. On dispose ainsi localement du carburant vert pour les véhicules à hydrogène de l’avenir.

© L'Air Liquide, par courtoisieCependant, l’hydrogène est un gaz extrêmement inflammable. Voici quelques extraits de sa « Fiche de Données de Sécurité » :
  • Sous pression il peut exploser sous l'effet de la chaleur. Il peut causer l'asphyxie à concentration élevée. Ne pas éteindre une fuite de gaz enflammée, une réinflammation spontanée et explosive peut se produire. Tenir à l’écart de la chaleur/des étincelles/des flammes nues/des surfaces chaudes. Ne pas fumer. Il faut stocker le récipient dans un endroit bien ventilé, à température inférieure à 50°C. Entreposer à l'écart des gaz oxydants. L’hydrogène n’a pas d'effet connu sur l’environnement et le climat.
Le transport par pipelines de l’hydrogène H2 sur de longues distances a été réalisé par le passé. La production centralisée d’hydrogène dans la filière des hydrocarbures nécessitait un transport par pipelines. La production actuelle d’électricité renouvelable est complètement décentralisée. Elle permet le transport de cette énergie par les réseaux électriques à longue distance jusqu’aux unités de stockage local d’hydrogène H2 avec des coûts moindre que ceux du transport par pipelines.


Dès lors, puisque des raisons climatiques et environnementales nous dictent de stocker l’hydrogène localement, on veillera particulièrement à construire des bâtiments adaptés. Les réservoirs devraient être situés nettement sous le niveau du sol, dans une pièce disposant d’une aération naturelle continue, et conçue pour éviter les fortes chaleurs l’été. Cette pièce de stockage ne doit pas être utilisée pour contenir d’autres appareils, comme l’électrolyse, une pile à combustible ou des appareillages électriques de gestion et de contrôle, ni servir pour d’autres stockages.

La batterie est un moyen adapté à l’automobile et à l’électricité d’origine renouvelable qui est surabondante. Pour avoir la meilleure densité d’énergie, les batteries au Lithium se sont imposées avec de nombreuses variantes.
L’automobile a besoin de batteries au Lithium de grande capacité. Elles présentent l’inconvénient de chauffer. Un système de refroidissement résistant au gel est alors nécessaire. Certaines batteries au lithium se rechargent plus rapidement que d’autres, sur des prises de courants différentes :
  • 220 V ou 400 V triphasé
  • 10, 16, 32, 64 Ampères ou plus.
L’appareillage de recharge (redresseur, etc.) peut être embarqué dans l’auto ou installé dans une borne de recharge ; avec cependant un avantage pour l’appareillage embarqué.

Les batteries aux nickel-hydrures métalliques NiMH se sont imposées dans des millions de voitures hybrides pour leur absence d’effet mémoire et leur coût, bien qu’elles aient une densité d’énergie inférieure à celles au Lithium. Il s’agissait seulement de récupérer l’énergie du freinage et même au frein moteur, grâce aux moteurs électriques agissant comme dynamo. Puis de réutiliser cette énergie dans les moteurs électriques pour la traction du véhicule. Quand les voitures hybrides sont devenues rechargeables sur le réseau, les batteries NiMH ont été remplacées par des batteries au Lithium : par exemple la Prius de Toyota.

Il existe deux catégories de voitures hybrides. Celles qui donnent la priorité à la traction tout électrique sur la distance maximale, puis se servent du moteur thermique (essence ou diesel) ou d'une pile à combustible à hydrogène pour produire l’électricité nécessaire pour poursuivre le voyage aussi longtemps que le permet le réservoir de carburant : la Volt de General Motors ou l’Ampera d’Opel avec un moteur à essence; la HyKangoo.ZE de Renault et Symbio FCell. Et celles qui donnent la priorité au moteur thermique, et se servent de l’électricité comme un appoint : la Prius+ Plug-In de Toyota ou les Lexus hybrides.


Nous avons vu qu’un moyen de stocker l’électricité localement est l’hydrogène. Il favorise sa disponibilité locale pour les véhicules disposant d’une pile à hydrogène. Au stockage local d’hydrogène, on peut adjoindre une pile à combustible pour produire de l’électricité disponible localement pour la recharge des batteries des voiture rechargeables, et pour la consommation électrique résidentielle locale.
L’autre moyen de stockage des énergies renouvelables est centralisé : L’électricité d’origine renouvelable sert à pomper de l’eau d’un bassin inférieur vers un bassin supérieur. Ensuite, la chute d’eau actionne un certain nombre de turbines permettant d’adapter la production d’électricité verte à la demande des consommateurs. C’est la solution retenue par le Grand Duché de Luxembourg pour commencer à massifier sa production d’électricité verte !
En conclusion, on constate qu’il est plus efficace, dans un premier temps, d’utiliser l’électricité renouvelable dans des véhicules disposant de batteries au Lithium. Mais comme le Lithium n’est pas très abondant sur notre terre, nous serons inéluctablement amenés, dans un second temps, aux véhicules à pile à hydrogène. La transition passe par des installations locales de stockage en hydrogène H2, comprenant l’électrolyse de l’eau, des réservoirs d’hydrogène, et la pile à hydrogène produisant de l’électricité en fonction de la consommation locale demandée. La pile à hydrogène sera indispensable aux véhicules électriques rechargeables qui continueront à exister encore longtemps après l’avènement des véhicules à hydrogène.
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(1) Future Energy Supply, Dr. Werner Zittel, Ludwig-Bölkow-Systemtechnik GmbH (LBST), conférence du 31 mars 2011 à la Chambre de Commerce de Luxembourg.
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Dernières modifications : 16 Décembre 2013.